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La "modernisation" du marché du travail

Jeudi 1 mai 2008

L’Agence nationale pour l’emploi privatisée de l’intérieur
Gagner de l’argent avec le chômage

Vue par le patronat, la « flexisécurité à la française » ressemble au pâté d’alouette : beaucoup de flexibilité, peu de sécurité. L’accord qu’il a signé, le 21 janvier 2008, avec quatre des cinq syndicats officiellement reconnus risque de faciliter la précarité et le passage par la case Agence nationale pour l’emploi (ANPE). Cette dernière sous-traite de plus en plus ses activités de formation et de placement. Une aubaine pour les organismes privés, grands et petits, sérieux ou non.

Par Marion Lhour
Journaliste.

Encore un senior à l’avenir précaire ? L’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) a fêté discrètement ses quarante ans cet été. Quarante ans que cet établissement incarne un principe constitutionnel : l’Etat prend en charge les personnes privées d’emploi. Mais, désormais, des centaines d’entreprises font la même chose. Cabinets de reclassement ou de coaching, organismes de formation, job boards sur Internet ou agences d’intérim, elles ont pour cible un gigantesque marché : deux millions de chercheurs d’emploi, auxquels s’ajoutent un million deux cent mille RMistes, sans compter les travailleurs précaires. Sur ce marché, les clients, nombreux – ANPE, Unedic (1), entreprises et même particuliers –, dépensent des millions d’euros. Parfois sans discernement.

Certains accusent la loi de cohésion sociale d’avoir ouvert la brèche au privé, en janvier 2005, en autorisant d’autres organismes que l’ANPE à « placer » les demandeurs d’emploi. En fait, assure Mme Fabienne Brutus, conseillère ANPE et auteure de Chômage, des secrets bien gardés (2), voilà longtemps que le traitement du chômage s’est transformé en un marché où l’Etat laisse à d’autres les tâches qu’il ne peut ou ne veut assumer. « Depuis les années 1980-1990, il y a une véritable coopération public-privé, confirme un cadre de l’ANPE ; le privé fait appel à nous, et nous ne nous passons pas de lui. »

Plus d’un quart du budget de l’agence, soit 528 millions d’euros, rémunère des prestataires externes. De quoi faire prospérer les organismes sous-traitants qui répondent aux appels d’offres. Ils réalisent, entre autres, tous les bilans de compétences approfondis (BCA), soit 6 % des prestations (cent cinquante-cinq mille en 2003). Une vingtaine d’heures d’entretien pour « redéfinir son projet » ou « se préparer à la mobilité ». Et cela rapporte gros : entre 800 et 1 200 euros pièce dans les centres institutionnels de bilans de compétences (70 % des bilans). Sans compter les centres privés attirés par l’aubaine. Le cabinet Dyade, par exemple. Cette entreprise de sept salariés a réalisé, en 2006, 500 000 euros de chiffre d’affaires, en « accompagnement personnel de parcours professionnel ». Or, dans ce type de société, aucune norme ne garantit la formation des consultants, et le personnel change souvent. Pourtant, l’ANPE surveille de moins en moins, affirme Mme Brutus. Le résultat se résume à l’« effet redynamisation »... Un effet difficile à mesurer.

Peu ou pas de résultats concrets

Malgré des tarifs prohibitifs, le service d’accompagnement renforcé – une prestation sur trois – est aussi largement sous-traité. Ce suivi individuel ou collectif de trois mois coûte en moyenne 320 euros quand l’ANPE le réalise et... plus du double ailleurs (agence d’intérim ou cabinet de recrutement). « Ils protègent contre le chômage récurrent », assurait déjà une étude, en 2005 (3). Mais, là encore, les résultats sont peu évalués.

Pour les RMistes, ce sont les collectivités locales qui prescrivent cet accompagnement. Matthieu, bac + 5 en mesures physiques, en a fait l’expérience. Deux cabinets l’ont successivement suivi, via la mairie de Paris. Eurydice Partners ne l’a pas satisfait : « Ils ne m’ont proposé que des jobs alimentaires que j’aurais pu trouver seul. » Chez Lee Hecht Harrison, il était assisté d’encore plus près : « Rendez-vous tous les quinze jours, avec trois semaines de formation. » Mais pas plus de résultat concret : « On a seulement appris à faire des curriculum vitae (CV), témoigne le jeune homme. Pour le reste, on parlait surtout de nos problèmes. » Finalement, Matthieu a retrouvé un emploi par ses propres moyens.

Les chômeurs repreneurs d’entreprise représentent également une mine d’or, puisque l’ANPE leur préconise souvent un accompagnement avec stage en cabinet. M. Vincent Rocher en est revenu : « Neuf fois sur dix, ces organismes ne sont pas compétents, martèle-t-il, ils tirent leur méthodologie d’Internet et de livres vendus partout. » Cet ancien directeur des ressources humaines voulait monter son entreprise. Or, en Poitou-Charentes, sans formation, pas de subvention. « Ils nous faisaient faire des exercices théoriques plutôt que de passer au concret, comme nos études de marché », résume M. Rocher. Bilan : « Ça ne m’a pas aidé, et mes collègues non plus. Je ne comprends pas que le cahier des charges des formations soit si mal contrôlé. » Prix de ce suivi durant quatre mois : 10 000 euros par tête.

Toute une activité mercantile s’est développée autour de la reprise et de la création d’entreprise, qui a l’avantage de faire chuter les chiffres du chômage. Un chômeur senior raconte : « J’ai cotisé 150 euros par an pour appartenir à un club de repreneurs d’affaires... Avec, en plus, beaucoup d’autres dépenses, comme rémunérer mon avocat, 5 000 euros. Certains, qui passent par des intermédiaires, les payent jusqu’à 50 000 euros. »

Les formations, de moins en moins prescrites, coûtent toujours des millions par an. Etat, collectivités et Unedic mettent la main à la poche, à hauteur de 134,8 millions d’euros pour l’Unedic en 2006, dont 5,8 millions pour les formations homologuées et 129 millions pour les formations conventionnées (4). Or, si l’Association nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) reste le principal prestataire, avec d’excellents résultats, « il faut attendre un an et demi » avant d’obtenir une formation, regrette Mme Brutus.

Du coup, d’autres se sont lancés sur ce créneau, avec plus ou moins de bonheur. « Le pire que j’aie vu, se souvient M. Olivier Davoust, du blog Mon petit observatoire du recrutement (5), ce sont des stages où les chômeurs devaient se promener masqués et se toucher les uns les autres, prétendument pour mieux comprendre l’espace. » Autre cas, celui de Corinne, à qui l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) a proposé une formation peu après son licenciement. « J’étais un peu obligée de dire “oui”, raconte-t-elle, mais ça a coûté 700 euros pour rien. Chaque semaine, je devais rencontrer un consultant indépendant qui ne connaissait rien à mon domaine. » Il est vrai qu’un chômeur qui rentre en formation sort des statistiques, « ce qui n’incite pas l’Etat au contrôle », avance M. Patrick Salmon, ancien directeur d’une agence ANPE (6).

Il existe aussi un marché privé du chômage, en dehors de la sous-traitance. Les pionniers en sont les cabinets de reclassement, apparus avec les délocalisations, dans les années 1980. Dans le cadre d’un plan social, ils doivent trouver un nouveau poste pour les licenciés. L’encadrement est plus serré qu’à l’ANPE : en 2003, pour Metaleurop, un consultant pour trente-trois salariés (un pour trois cents à l’ANPE). A l’époque, un tiers des travailleurs restent sur le carreau. Il faut dire que, dans ces structures aussi, le personnel change souvent. Et, pour ces cabinets, les clauses d’objectifs posées par les entreprises ne résolvent rien. « Elles poussent surtout à faire pression sur les gens pour qu’ils acceptent des missions d’intérim, assure le sociologue Olivier Mazade. Les salariés se plaignent... Les cabinets devraient connaître les personnes et le terrain, ce qui prend du temps. Par définition, lors d’un plan social, on en a peu. » Pis, selon Mme Brutus, « ce sont parfois les mêmes cabinets qui provoquent les licenciements en conseillant l’entreprise, et qui reclassent ensuite. Par exemple Altedia, pour la société Formica. »

Pourquoi, dès lors, continuer à faire appel aux cabinets ? L’hypothèse de M. Salmon est qu’ils « permettent aux entreprises de déplacer la responsabilité. En termes d’image, c’est mieux qu’un licenciement sec ». Et, dans les statistiques du chômage, un salarié intérimaire ne compte pas.

Mais la nouveauté, ce sont les cabinets de placement qui, depuis 2005, profitent de la fin du monopole de l’ANPE sur le placement des chômeurs. Ingeus, BPI, Altedia ou Adecco se sont engouffrés dans cette activité synonyme de bénéfices... Un an après la première expérience, l’Unedic affichait 24 millions d’économies (7) grâce aux cabinets, qui, eux, revendiquaient 70 % de chômeurs classés en dix mois. L’Unedic décida d’élargir l’expérience à quarante et un mille demandeurs d’emploi. Pour les cabinets, c’est une « manne financière, affirme M. Eric Aubin, représentant de la Confédération générale du travail (CGT) à l’Unedic. Un chômeur placé rapporte 3 500 euros environ. Si vous multipliez, cela fait un marché de plus de 140 millions ».

Il faut dire qu’Ingeus, BPI et consorts « ne vous ravalent pas au rang de chômeur, explique M. Davoust. Leurs locaux sont plus propres, plus spacieux, on est mieux accueilli... ». Mais la CGT et Force ouvrière (FO) contestent la performance des cabinets privés. Pour eux, les comparer à l’ANPE est impossible : les cabinets ne s’occupent que des chômeurs « volontaires et motivés », et l’Unedic calcule ses économies sur l’hypothèse que les chômeurs seraient indemnisés... vingt-trois mois. Or rien n’est moins sûr.

« On a sauté l’étape de l’évaluation avant d’étendre le dispositif », regrette M. Aubin. Les grands cabinets sortent gagnants, comme Ingeus, qui tablait sur 10 millions d’euros de bénéfices en 2007, avec ses six mille chômeurs traités. Mais les cabinets ne convainquent pas toujours. « Je veux bien qu’on me parle de motivation, mais il manque des offres d’emploi adaptées », estime M. Davoust. Par ailleurs, le placement par les cabinets serait parfois source de discrimination : « On privilégie le traitement des chômeurs les plus indemnisés », juge M. Salmon.

Concurrentes des cabinets sur ce marché, les agences d’intérim sont, elles, rémunérées par les entreprises qui ne trouvent pas seules le salarié idéal. Un recrutement rapporte aux agences de 15 à 20 % de la rémunération annuelle du salarié. Leur rôle se limite donc à faire se rencontrer offre et demande, sans accompagnement particulier. Le cœur du métier, c’est la sélection : « Certaines entreprises refusent des chômeurs pour l’intérim », assure Mme Brutus. Mais, pour les entreprises de travail temporaire (ETT), faire embaucher des chômeurs – pour peu qu’ils appartiennent à une population « choisie », notamment chez les non-cadres, négligés par les cabinets – est un marché porteur.

En 2006, les membres du syndicat Prisme (Professionnels de l’intérim, services et métiers de l’emploi) ont triplé leurs placements : vingt-six mille cinq cents, sept sur dix en contrat à durée indéterminée (CDI). D’autant plus facilement qu’ils connaissent bien les bassins d’emploi. Pour l’instant, le placement ne représente que 60 millions d’euros sur leurs 20 milliards de chiffre d’affaires. Modeste, en apparence, mais très rentable. « Cette activité est directement profitable, explique M. Marc Riou, directeur général de Kelly Services. Elle représente peu en chiffre d’affaires, mais beaucoup en marge brute. » Certaines agences espèrent atteindre d’ici deux ans 20 % de marge brute sur cette activité.

Un avantage pour le gouvernement

Derniers acteurs de ce marché : les sites d’emploi sur Internet et leurs cinq cents consultants. En France, la loi interdit de faire payer les internautes pour consulter des offres. Sur la Toile, ce sont donc encore les entreprises qui paient. Autour de 650 euros pour une annonce sur Monster.fr, leader du marché en termes d’audience. Un chiffre auquel s’ajoutent les revenus de la publicité. Et, dans les faits, les job boards proposent souvent aux internautes d’ouvrir leur porte-monnaie pour d’autres services dits « premium » : l’envoi d’offres en avant-première, la rédaction de CV ou, plus récemment, la création de blogs personnels. Chez CV Premium, par exemple, un CV rédigé coûte 120 euros, 350 euros pour un dirigeant.

Le marché s’élargit au fur et à mesure que les classes populaires se connectent. « Aujourd’hui, le chiffre d’affaires des membres de l’Association des professionnels pour la promotion de l’emploi sur Internet [Appei] atteint 70 millions d’euros, constate Mme Valérie Vaillant, présidente de l’Appei, il croît de 40 % par an. »

Cas de figure plus rare mais bien réel, donc, les chômeurs eux-mêmes doivent parfois mettre la main à la poche. Outre les services Web, ils peuvent aussi financer leur propre formation, ou encore demander les services d’un « coach ». Sans qu’une norme ou une certification en garantisse la qualité. « J’ai vu beaucoup de types exploités, commente M. Davoust, ils sont perdus et prêts à payer 150 euros pour un bilan de compétences sur le Net. » Quant au coaching, le marché représente 90 millions d’euros. Pour un particulier, une séance coûte de 150 à 300 euros... et il en faut souvent plusieurs. Encore une fois sans garantie.

Lucratif, donc, le marché du chômage... En croissant, il s’est émietté entre de nombreuses entreprises sans réelle coordination. Là se trouve sans doute la plus grande faute de l’Etat. Mais ces pratiques ont, pour le gouvernement, un avantage : elles dégonflent les statistiques du chômage.


(1) Union nationale pour l’emploi dans l’industrie et le commerce.

(2) Fabienne Brutus, Chômage, des secrets bien gardés, Jean-Claude Gawsewitch, Paris, 2006.

(3) Cf. Bruno Crépon, Muriel Dejemeppe et Marc Gurgand, « Un bilan de l’accompagnement des chômeurs », Connaissances de l’emploi, n° 20, Paris, septembre 2005.

(4) Unedic, « Rapport financier 2006 », partie 4, paragraphe 4.1.2.2., p. 22, Paris, juin 2007. Les formations homologuées jouissent d’une sorte de label de qualité (qui peut être remis en cause) attribué par l’Etat. Les formations conventionnées font l’objet d’une signature entre les pouvoirs publics et un organisme de formation. L’Etat et le conseil régional les financent tout ou partie ; elles sont en général destinées aux demandeurs d’emploi (elles leur permettent de maintenir leur allocation-chômage).

(5) http://obsdurecrutement.free.fr

(6) Patrick Salmon, Chômage. Le fiasco des politiques, Balland, Paris, 2006.

(7) « L’appel à des cabinets privés a fait économiser 25 millions d’euros à l’Unedic », Les Echos, Paris, 23 mai 2006 ; « Premier bilan du reclassement des chômeurs par le privé », Le Monde, 24 mai 2006 ; et « L’Unedic offre 200 millions d’euros aux nouveaux marchands de chômeurs », Le Canard enchaîné, Paris, 12 juillet 2006.

Par Patrick Salmon
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Jeudi 1 mai 2008
Derrière la réduction du taux de chômage, se cache potentiellement l'explosion de l'emploi inadéquat : bas salaires, contrats précaires, sous-emploi des qualifications. L'essor des travailleurs pauvres explique bien des crispations sur le pouvoir d'achat.
« Si d’autres pays y arrivent, je ne vois pas pourquoi nous n’y arriveront pas ». Nicolas Sarkozy a coutume de marteler cette antienne. Parmi les objectifs de son quinquennat, le locataire de l’Elysée a fixé celui-ci: en 2012, la France devra parvenir au plein emploi. Soit un taux de 5% de chômeur. Autrement dit une visée proche du chômage frictionnel ou incompressible à l’instar des Etats-Unis (4,9% de chômeurs en janvier), ou, mieux, du Japon et ses 3,5% de chômeurs. Sans parler de la Norvège qui affiche un taux de chômage de 1,8%, rente pétrolière oblige.
Cet objectif du plein emploi, la ministre de l’économie l’a encore réaffirmé la semaine dernière, lors de la publication des chiffres de l’ANPE. Ils ont montré une nouvelle décrue en 2007 : au 31 décembre, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits dans la catégorie 1 est descendu sous la barre des 1,9 million. Sur un an, la baisse est de 9,3%. Selon l'Insee, au troisième trimestre 2007, le taux de chômage était de 7,9% en France. La réforme en cours des contrats de travail, censée fluidifier le marché du travail et favoriser les embauches, et la fusion ANPE Unedic, supposée faciliter le retour à l’emploi, permettraient d’accélérer le rythme. La France tiendrait donc le bon bout.
Sauf que… Les chiffres du taux de chômage font l’objet d’une controverse récurrente. Notamment sur la réalité de cette décrue. Il s’agit d’une baisse en trompe l’œil accusent des associations de chômeurs et des syndicalistes de l’Insee et de l’ANPE réunis en un collectif :
Les autres chiffres du chômage (ACDC). Pour une large, part, cette baisse tient à des bidouillages statistiques, dénoncent-ils. Mais le cœur du problème n’est pas là. « Pour nous, cette question du taux de chômage, si elle est la plus médiatisée, n’est pas la plus fondamentale », insistent-ils.
Le taux de chômage est au contraire l’arbre qui cache la forêt. « L’essentiel des changements du marché de l’emploi se joue ailleurs : dans le développement continu et insidieux de la précarité », interpellent ces trouble-fêtes. Tout ce que le Bureau International du Travail (BIT) englobe sous la notion « d’emploi inadéquat ». C’est à dire un emploi qui ne permet pas de vivre décemment, de prévoir l’avenir, de préserver ses compétences et sa santé.
ACDC a fait ses calculs. A partir des données fournies de 1990 à 2005 par les enquêtes Emploi de l’Insee, le collectif a observé que la proportion d’emplois inadéquats « n’a cessé d’augmenter ». De 25% de la population active, elle est passée à 41% en 2005 et concerne 11,4 millions de personnes. Sur la période, « la qualité des emplois s’est donc continûment dégradée », épingle le collectif. Les chiffres de cette évolution donnent en effet le tournis.
En 2005, 3,8 millions de salariés, percevaient un bas salaire. Par convention est appelé « bas salaire » une rémunération inférieure aux deux tiers du salaire médian. Ce qui donne en France moins de 818 euros par mois, pour 14% de la population active. Depuis 1990, cette proportion a progressé de plus de 23%. Les femmes sont les premières concernées, tout particulièrement dans des secteurs comme la grande distribution. Justement, les salariés des hypermarchés se sont fait entendre, vendredi dernier. L’appel à la grève a été suivi par 4,5% d’entre eux, selon la fédération du commerce et de la distribution (FCD). Ce qui, de son propre aveu, est « exceptionnel » pour le secteur.
En 2005, 2,7 millions de salariés, soit 10% de la population active, étaient en contrat précaire : CDD, intérim, contrat saisonnier, stage, emploi aidé. Depuis 1990, la progression dépasse les 56%. Aujourd’hui, 3 embauches sur 4 se font en CDD.
Cette même année, 5 millions de salariés, soit 18% de la population active, étaient comptabilisés en sous emploi de leurs qualifications et de leurs capacités. Depuis 1990, la progression a dépassé les 147%. Essentiellement dans l’hôtellerie et la restauration, le commerce, les services aux particuliers et aux entreprises. Vendeurs, vigiles, employés de restauration rapide, ce que l’on appelle justement les « fast-food jobs ».
Le plein emploi donc mais à quel prix ? Non seulement « la focalisation médiatique et politique sur le taux de chômage rejette en arrière-plan le problème beaucoup plus vaste de la précarité », s’insurge le collectif ACDC. Mais pire encore, « elle aide à justifier des politiques qui aggravent encore la précarité au nom de la lutte contre le chômage », dénonce-t-il.
« Pour combattre le chômage dans les années 90, on s’est efforcé d’enrichir la croissance en emplois », rappelle Mathieu Lemoine, économiste à l’OFCE, spécialiste du marché du travail. Une économie crée des emplois quand son taux de croissance est supérieur à ses gains de productivité. « Enrichir la croissance en emploi » revient à casser cette équation. C’est tout le propos des politiques d’exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires, développées depuis 1993.
« Se fixer un objectif de 5% de chômage fait courir le risque de développer l’emploi précaire », prévient ainsi Mathieu Lemoine. « A ce titre il s’agit d’être vigilant quant à la réforme en cours de l’assurance chômage et la fusion ANPE-Unedic », suggère-t-il. Nicolas Sarkozy l’a rappelé, il souhaite des sanctions pour les chômeurs en cas de refus d’une offre valable d’emploi (OVE). Il reste aux partenaires sociaux à s’entendre sur le contenu de cette notion. Car comme le craignent les syndicats, le risque est de voir les chômeurs obligés d’accepter des emplois très dégradés.
L’Allemagne en sait quelque chose. La baisse de son taux de chômage, spectaculaire, est en partie le résultat des lois Hartz, adoptées sous le gouvernement de Gerard Schröder (SPD). Ces dernières ont fortement réduit les allocations de chômage. Au bout d’un an, les demandeurs d’empoi n’ont plus, outre-Rhin, qu’une allocation forfaitaire du niveau du RMI. Dans le même temps, l’emploi précaire et le temps partiel subi y ont explosé. Conséquence, alors que l’Allemagne a enregistré en janvier son taux de chômage le plus faible depuis quinze ans (8,1%), la consommation des ménages est toujours en berne. C’est tout le problème des travailleurs pauvres.
Par Patrick Salmon
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Jeudi 1 mai 2008
Les députés ont adopté, mardi 29 avril, par 295 voix contre 23, le projet de loi sur la "modernisation du marché du travail" qui a pour objectif d'instaurer en France la flexi-sécurité. Le texte, qui traduit l'accord conclu le 11 janvier entre les organisations patronales et les confédérations syndicales, à l'exception de la CGT, a été voté par l'UMP et le Nouveau Centre (NC). Le groupe socialiste, radical et citoyen (SRC) s'est abstenu, tandis que le groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR, PC et Verts) a voté contre.

 

Cette loi, qui sera examinée à partir du 6 mai par le Sénat, prévoit la possibilité de rompre à l'amiable un contrat de travail, et abroge le contrat nouvelles embauches (CNE). Elle dispose que "le contrat de travail à durée indéterminée est la forme normale de la relation de travail", et instaure des périodes d'essai d'une durée maximale de deux mois pour les ouvriers et employés, de trois mois pour les agents de maîtrise et les techniciens et de quatre mois pour les cadres. Elle prévoit en outre que le temps de présence dans l'entreprise nécessaire pour qu'un salarié puisse bénéficier de l'indemnisation de maladie est réduite à une année au lieu de trois, et que l'ancienneté permettant de toucher des indemnités de licenciement soit ramenée de deux à un an.

"IMPRESSION D'INACHEVÉ"

Pour le ministre du travail, Xavier Bertrand, "cette loi rénove le dialogue social. (...) Elle façonne un nouvel équilibre entre la flexibilité et la sécurité". Enthousiasme plus modéré chez les socialistes, qui estiment que la loi ne va pas assez loin. "La portée de l'accord est limitée", juge ainsi Jean-Patrick Gille (PS), qui ajoute : "Cette loi offre une vision borgne de l'accord. (...) Elle n'est pas à la hauteur des difficultés persistantes que connaît le marché du travail". Une "impression d'inachevé" partagée par Francis Vercamer (NC), qui qualifie néanmoins ce texte, qu'il a voté, "d'étape essentielle dans la constitution progressive d'une nouvelle sécurité des salariés" .

Le communiste Roland Muzeau, qui est opposé à l'accord du 11 janvier, a lui estimé que ce texte est "totalement déséquilibré" et "ne répond pas aux problèmes actuels". "La liste est longue des reculs qu'enregistre votre texte sur le terrain du droit du travail", a-t-il lancé.

 

Par Patrick Salmon
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Samedi 3 mai 2008

Travailler en Inde pour 320 mensuels, c'est ce que proposent deux annonces sur le site de l'ANPE.

Deux offres d'emploi, consultables sur le site Internet de l'ANPE depuis le 23 avril, commencent à défrayer la chronique. Et pour cause, les postes ne sont pas à pourvoir en France, mais à l'autre bout du monde.
A Pondichéry, exactement, ville côtière du sud-est de l'Inde située à quelque 9 000 km de Paris ! Bel exemple de mobilité géographique au moment où le gouvernement entend obliger les chômeurs à élargir le périmètre de leurs recherches d'emploi...

Les contrats proposés sont des CDI d'agent de maîtrise dans une entreprise de plus de 5 000 salariés spécialisée dans l'informatique. Est-elle indienne ou française ?

Invoquant la confidentialité, l'ANPE ne veut révéler ni le nom ni la nationalité du recruteur. Titulaires d'un BTS ou d'un DUT en informatique, les candidats peuvent être débutants à condition, toutefois, de parler anglais couramment. Rien que de très classique. Sauf que la rémunération, elle, est très « couleur locale » : entre 10 000 et 20 000 roupies par mois. Soit près de 320 €, soit 3 840 € par an...

Un salaire correct pour l'Inde, mais qui, forcément, est largement inférieur aux 20 000 € annuels auxquels, à qualification égale, un informaticien peut prétendre en France.

Des ingénieurs indiens plutôt sceptiques

« En tant que service public, nous avons l'obligation de publier toutes les offres que nous recevons dès lors qu'elles respectent les obligations légales du pays concerné », se défend-on à l'ANPE, avant d'ajouter que « si un cadre confirmé ne sera pas forcément intéressé par l'annonce, un jeune, lui, pourra être tenté par une expérience à l'étranger ».

Tout juste reconnaît-on que les candidats potentiels bénéficieront d'une couverture sociale « locale » et auront donc tout intérêt à négocier « certains avantages » avec leur futur employeur.

Il n'empêche, ces deux annonces ne laissent pas d'étonner, tant l'Inde, a priori, ne manque pas de main-d'oeuvre. Surtout, dans le secteur informatique dont l'industrie locale, à l'image du géant Infosys, s'est fait une spécialité . C'est pour cette raison que Barane Anandane, ingénieur indien qui partage son temps entre la France et Pondichéry, ne croit pas une seule seconde que cette offre émane d'une entreprise locale.

« Outre le fait qu'il est difficile, pour un étranger, d'obtenir un visa d'une durée de plus de six mois, estime cet Indien de 47 ans qui dirige une entreprise d'informatique, je suis persuadé que ces offres émanent d'un groupe français qui ne veut pas dire son nom. Pour la bonne et simple raison que ce type de profil, ça court les rues en Inde. C'est plutôt dans le hardware ou la programmation appliquée aux métiers des télécoms que le personnel manque. » Alors, qui veut délocaliser des travailleurs français à un prix super-discount ?


A écouter, sur le site de France Info, le reportage de Richard Place : "Quand l'ANPE propose un emploi sous payé en Inde"
http://www.france-info.com/spip.php?article130702&theme=9&sous_theme=44


Par Patrick Salmon
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Samedi 3 mai 2008

Les partenaires sociaux seront reçus mardi prochain par la ministre de l'Economie et de l'Emploi Christine Lagarde, dans le cadre du projet de réforme de l'assurance-chômage qui doit notamment conduire aux renforcements des sanctions contre les chômeurs qui refuseraient deux offres "raisonnables" d'emploi.

Une première rencontre sur le sujet avait eu lieu à Bercy entre Mme Lagarde et les partenaires sociaux le 17 avril. La ministre recevra les partenaires sociaux à Bercy en présence du secrétaire d'Etat chargé de l'Emploi Laurent Wauquiez mardi à partir de 14h15, a annoncé le gouvernement dans un communiqué diffusé vendredi.

La "méthode" et le "calendrier des chantiers 2008 dans le domaine de l'emploi", la "situation des régimes d'indemnisation du chômage" et la "définition de l'offre raisonnable d'emploi", seront notamment à l'ordre du jour selon le ministère de l'Economie.

Le 14 avril dernier, le journal "Les Echos" avait révélé que le gouvernement préparait un projet de texte prévoyant un renforcement des contrôles et des sanctions en direction des chômeurs, dans le cadre de la réforme de l'assurance-chômage et de la fusion ANPE-UNEDIC.

Selon le quotidien économique, le projet du gouvernement prévoit qu'un demandeur d'emploi, pendant les six premiers mois de chômage, devra accepter des offres conformes à "ses qualifications, son salaire, sa vie familiale".

Mais au-delà, le chômeur "devrait accepter tout emploi requérant moins de deux heures de transport par jour", même avec une baisse du montant de son salaire précédent pouvant aller jusqu'à 30%. Les sanctions tomberont après deux refus. Cette obligation ferait l'objet d'un "contrat" entre le demandeur d'emploi et l'assurance-chômage.

Le 15 avril, Laurent Wauquiez avait assuré que la réforme de l'assurance-chômage permettrait un "meilleur équilibre entre les droits et les devoirs" du chômeur, ajoutant que le gouvernement "ne lâchera pas" sur ce principe.

"Ce n'est pas mettre la pression sur le chômeur, c'est avoir un meilleur équilibre entre les droits et les devoirs", avait-il dit sur LCI. "Sur les modalités, on va en discuter avec les syndicats, mais sur le principe, on ne lâchera pas parce que je pense que c'est une question de justice sur notre politique de l'emploi", avait-il précisé.

Le secrétaire d'Etat avait expliqué qu'il y aurait pour les demandeurs d'emploi "plus de droits", avec notamment un accompagnement "sur mesure", contrairement à la période précédente où "on traitait les chômeurs comme des numéros" et aussi "plus de devoirs", comme "accepter des emplois quand ils sont raisonnables".

Par "raisonnable", il a défini le fait que l'offre d'emploi "correspond(e)" aux expériences antérieures et à la "formation" du chômeur, se situe "dans un bassin géographique" accessible et propose un "niveau de rémunération qui est à peu près dans la fourchette". AP

Par Patrick Salmon
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